Notes & propositions de Marc Leroux (3)

octobre 2000

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Autobiographie en Contour pur
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Autant que je me souvienne, j'ai toujours aimé l'enregistrement. Etre pris dans des procédures d'enregistrement. Mieux encore : ne décider qu'à travers elles, et m'y confondre. J'ai adopté toutes ces années, je le vois bien maintenant, trois manières de me laisser prendre. Il s'agissait, dans l'ordre chronologique, de dupliquer ma propre voix, reporter mes propres décisions, restituer, enfin, mes propres lieux d'expérience. Trois moments de ce qu'il faut bien appeler un apprentissage. Trois moments distincts qui sont aussi trois états simultanés de l'enregistrement : duplication, report et restitution. (La nature de cet apprentissage s'est révélé bien plus tard. Ce que je dis de mes musiques, j'étais ma foi incapable de le dire à l'époque. Ces explications sont d'aujourd'hui, pleinement. A tel point que certaines musiques ont dû être retravaillées pour les accorder avec ce qu'elles étaient seulement en puissance.)

Dupliquer, copier, doubler, c'est créer des fragments détachés, libres pour la variation (Cf. Gilles Deleuze et Félix Guattari, Mille Plateaux, Ed. de Minuit, P. 69 : à propos des mutations génétiques et la description qu'en fait François Jacob dans La logique du vivant, Gallimard, P. 311). Le meurtre d'Egisthe est dans sa majeure partie construit à partir de trois copies d'un même document, la lecture par moi-même d'un texte d'Eschyle. Une copie est attribuée à la voix de droite, une seconde à la voix de gauche, la troisième est distribuée librement. L'ordre de succession des phrases du texte original a été respecté, mais à l'intérieur de chacune, les mots ont été fractionnés, syllabes par syllabes, puis remontés sans souci d'intelligibilité mais seulement en fonction du son supposé de la syllabe telle qu'elle était notée au dos de la bande magnétique. Ces variations ne sauraient être confondues avec les procédés de la variation classique. Elles portent sur l'image du son pris dans sa globalité et non plus sur la distinction d'un trait structurel, affirmé ou infirmé. Ce sont des variations superficielles, faites de substitutions et d'inversions, d'extractions et d'insertions des éléments dupliqués. On peut dire du Meurtre d'Egisthe qu'il est une variation sur le cri. Mais ces variations ne proviennent pas de la transformation des cris initiaux. Elles ne se développent pas dans l'analyse fine des potentialités structurelles d'un élément de référence. Non, ces variations sont constituées du (dé)montage d'autres mots, d'autres paroles qui ne sont pas des cris, d'éléments extérieurs à l'objet varié. Ces variations ne sont donc possibles que dans des conditions très particulières, celles d'un espace lisse : passage continu des mots asignifiants aux cris, mots asignifiants au sens propre inarticulés (qu'aucune bouche n'a prononcé, ni ne saurait prononcer).

Le report concerne les déplacements dans le temps ou dans l'espace dont la copie est nécessairement l'objet. Comédies développe davantage le premier type de déplacement, Mladen à Paris, le second. Dans les deux cas, les déplacements sont rendus perceptibles par le jeu de deux lectures : la lecture d'un texte et la lecture de l'enregistrement de ce texte. Comédies et Mladen à Paris ont en effet en commun une forme dont tous les moments dépendent d'un texte enregistré : la lecture d'un traité sophiste sur le non-être et un document pédagogique pour l'apprentissage du français. Deux textes sur presque rien. Deux textes qui ont tout à faire avec l'enregistrement puisqu'ils manifestent le même détachement, la même indifférence face au contenu de ce qui sera dit ou lu. Indifférence rhétorique, détachement pédagogique, ne font qu'un avec le mode de lecture purement mécanique de la machine à enregistrer. Dans Comédies , la vitesse de lecture du magnétophone ne se prévaut d'aucun approfondissement ni d'aucune interprétation. Les variations de vitesse, parfois très importantes, provoquent des effets destructeurs de sens. Le trop rapide côtoie le trop lent. (Le médium et son contenu - le texte lu - se réfléchissent l'un l'autre : le discours du sophiste Gorgias veut démontrer que ni l'être ni le non-être n'existent, et Sextus Empiricus conclura : « Telles sont les difficultés proposées par Gorgias et qui, dans la mesure du possible, font disparaître la preuve de la vérité » .) Le travail de cette nouvelle et définitive version, faisant usage de traitements numériques, creuse la distance entre les deux lectures. Les figures rhétoriques du sophiste sur le néant se régénèrent ainsi dans les déphasages de phrases, les mots différés ou les mots recouverts (sinon effacés).

Avec Mladen à Paris , le report se réalise essentiellement dans le changement de lieu, la délocalisation. Comme pour n'importe quel enregistrement, les voix que nous entendons ici, les voix avec lesquelles nous partageons, un temps, le même espace, portent les marques d'autres lieux qui se confondent avec le nôtre. Voix mats, voix lointaines, voix fantômes. Leurs lieux respectifs, à leur tour, ne sont pas nettement distinguables : l'espace éducatif propre et neutre s'allie à l'espace de jeu, libre, brouillon et réverbéré (le dernier étage très sombre d'un château d'eau dans lequel ont eu lieu les prises de son de moments improvisés). Si l'on ne peut réduire la caractéristique d'un lieu à sa simple couleur acoustique, si l'on pressent toute une politique tacite d'occupation, tous ces choix comportementaux que le lieu, selon les cas, provoque, encourage ou bien réprime, le report les disposent indifféremment sur un même plan et les neutralise. Le report ne fait rien d'autre que jouer avec les coordonnées représentables, temps et espace, et neutralise en définitive tous nos choix. Avant toute manipulation, l'enregistrement est déjà un document délocalisé et différé. Le compositeur qui en fait usage s'installe automatiquement dans un processus préexistant et ses décisions, bon gré, mal gré, participent à ce mouvement.

Troisième et dernier moment : les musiques de la restitution. Restituer, cela veut dire rendre à , aussi bien que libérer ce qui a été absorbé . Rendre aux choses ce qu'on leur a pris, rendre ce que l'on a capté. Mais aussi, libérer ce que l'on a assimilé, ou d'une autre manière, libérer ce que l'on a habité. Lieux traversés. Expériences. Le travail d'effacement et d'impersonnalisation amorcé au moment du report se poursuit ici et se radicalise. Je ne fais pas que m'effacer, je m'abandonne. Je vérifie la formule : tout nous appartient dans la mesure où nous nous laissons appartenir. Formule de l'abandon. Ces musiques n'ont généralement pas d'autres formes que la chose à restituer elle-même, mais avec en plus tout ce que le médium placé entre elle et moi peut supposer comme déformations et artifices et qu'il serait vain, voire imprudent, de vouloir absolument masquer ou ignorer : restituer la mer en pleine terre (la mer de studio de Plage ), restituer l'espace indéfini de la journée dans l'instant défini d'une écoute (Au moment de l'accélération subite ). Ces musiques prennent leur temps, mais ce temps n'est pas pour autant quotidien. Elles assument un rapport autre avec la représentation, que l'auditeur pourra ou non prolonger.

Aborder le disque : restitution d'une expérience (cet apprentissage). Il m'a paru logique de placer en première position les musiques dites de la restitution, dernières en date : Au moment de l'accélération subite (1992) et Plage (1990), et de poursuivre jusqu'au bout cet index dans l'ordre chronologique inversé.




NOTA BENE : Le contour pur est une méthode de dessin qui permet de se libérer des « anciens schémas symboliques mémorisés depuis l'enfance, par exemple, " la manière de dessiner une main " » , en fixant dans un temps donné toute son attention sur le contour d'un objet, une main en l'occurrence, mais sans jamais poser les yeux au cours de l'exercice sur le trait exécuté. Le regard devra suivre, millimètre par millimètre, et sans s'en détourner, le contour de l'objet, et la pointe du crayon se déplacera au même rythme « en reproduisant chaque modification, chaque variation infime du contour. Le crayon enregistre tout ce que vous voyez au moment où vous le voyez. ». Pour une description complète, Cf. Dessiner grâce au cerveau droit, de Betty Edwards, Mardaga, p. 84-87.

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